A l’heure où la plupart des entreprises voient leurs baromètres de climat social se teinter de rouge, avec son cortège de troubles psychosociaux, d’absentéisme croissant, de burn-out, de suicides, de démissions brutales, de violence;

A l’heure où nos établissements éducatifs se sentent impuissants à faire face à l’absentéisme, les troubles de l’attention, l’échec scolaire, la violence à l’école, l’attrait vers des comportements délinquants voire terroristes;

A l’heure où les citoyens manifestent méfiance et désillusions face au politique, s’accompagnant d’une désertion des instances de concertation ou des bureaux de vote, ou s’accrochant comme dernier recours à des programmes politiques ou religieux simplistes, voire extrémistes et fondamentalistes, rejetant tous les maux sur des boucs émissaires, à l’heure des « gilets jaunes » et leur cortège de doléances ;

A l’heure où tant de nos proches ne tiennent le coup que grâce à des antidépresseurs !

L’affectivité absente des institutions

Il est temps de se questionner sur ces symptômes.

Les pathologies de l’affectivité dans nos institutions font salle comble : individualisme forcené, soifs de pouvoir, disqualifications, domination/ soumission, cynisme… Créant des rapports humains secs, compétitifs et violents. Il n’est de pire injure ces temps-ci, dans les milieux justement malades du manque d’affectivité, de tourner en dérision toute tentative d’instaurer des relations d’écoute, d’accueil, de bienveillance sous le vocable cynique « bisounours » – ainsi le débat est clos !

Il serait urgent de promouvoir ce concept d’intelligence affective au sein de nos différentes institutions : famille, entreprises, territoires, écoles et universités, associations ou ONG,…

Quelle place à l’intelligence affective ?

Je dis bien « intelligence affective » et non « intelligence émotionnelle ». L’intelligence émotionnelle traite de la gestion de ses émotions et de celle des autres : les reconnaître et les utiliser à bon escient. Cette notion a eu, par l’effet du best seller de Daniel Goleman se diffusant dans les milieux professionnels, l’intérêt de remettre l’émotion à sa place dans nos relations professionnelles. Eh oui, nous ne sommes pas que des travailleurs froids, rationnels,… Nos comportements de tous les jours et le climat au sein duquel nous évoluons sont le fruit d’un bouillonnement émotionnel qu’il faut apprendre à « manager » pour plus d’efficacité. Le glissement vers un usage purement « utilitariste » voire manipulateur de ce concept d’intelligence émotionnelle est de notoriété publique, en faisant même un outil de recrutement ou de test dans des « assesment centers », à l’éthique questionnante.

Alors qu’est ce que l’intelligence affective ?

Ce concept a été développé par le professeur Rolando Toro Araneda, ce génial créateur du principe Biocentrique (la vie au centre) comme principe de refondation de nos sociétés et de ses institutions, et créateur de ce bel outil au service de cette philosophie qu’est la Biodanza, ou danse du vivant.

Les fondements de l’intelligence affective sont :

  • Le respect : reconnaître chaque être humain dans sa différence et dans son équivalence. Ce qui signifie que, si les différences d’opinion, de regards, de valeurs peuvent nous séparer, il ne sont pas pour autant sources de violence. Tout au plus, si une relation toxique s’installe sans qu’une résolution de conflits n’ait réussi à nous rassembler, la seule issue est de fuir cette relation toxique pour se préserver soi-même ! La toxicité venant davantage de la relation ou son contexte que de la personne !
  • Le Feed-Back : rejoignant en cela bien des recherches sur la communication propres à l’école de Palo-Alto (tout est communication; ce que j’ai communiqué c’est ce que l’autre a compris; il n’y a pas d’erreur, il n’y a que du feed-back), on voit là que seule la prise en compte du feed-back de l’autre me permet de nouer une relation harmonieuse et authentique. Ce qui passe bien entendu par une capacité d’écoute et d’observation.
  • La qualification : la disqualification de l’autre est selon Rolando Toro « un meurtre ontologique ». Elle conduit fatalement à la mésestime de soi, à son tour porteuse de revanche, jeux psychologiques, violence. Même les critiques dites « constructives » seraient à bannir, tant elles cachent des « poisons » de jugement de la personne. Seule la qualification et la prise en compte du feed-back de l’environnement permettent que chacun se forge ses repères et entame un chemin d’amélioration librement consenti. Chacun devenant en quelque sorte le « mentor » de ses proches.
  • L’éthique : c’est en quelque sorte la conscience écologique de la relation, faite d’empathie, de prise en compte des conséquences de ses actes, ce qui suppose d’avoir un niveau de conscience élargi.

Quel est le lien entre intelligence affective et processus de créativité ?

Un des piliers sur lequel les processus de créativité collectifs s’appuient c’est la richesse de la diversité. Ce sont bien nos personnalités, nos sensibilités, nos expériences, nos styles de pensée, nos compétences, nos représentations différentes qui feront la richesse de nos recherches créatives. Pour peu qu’un facilitateur sache les utiliser : les faire s’exprimer, les reconnaître, les valoriser et les utiliser au profit de la recherche collective. La règle clef de « suspendre son jugement » au profit non seulement d’une expression de ces différences mais aussi d’une ouverture de chacun aux points de vue de l’autre, va générer une dynamique de construction par inclusion au lieu d’un débat stérile par obstruction.

Pour permettre à un groupe de rentrer dans cette dynamique d’inclusion des différences, il est clef d’installer préalablement un climat de groupe propice à ce que chacun puisse prendre sa place dans le groupe, avec une confiance en soi et dans les autres, une reconnaissance de la diversité, une possibilité d’exprimer sa différence, sa subjectivité, une confiance dans ces règles de non jugement. La confiance ne se décrète pas: elle se gagne par des actes concrets. Et les premiers actes concrets du groupe, détachés du contenu, viendront donner ces permissions, et augmenter le climat de sécurité. D’où des propositions ludiques, permettant une connaissance interpersonnelle au-delà de la dimension « statutaire ». Le plaisir devenant une force organisatrice. L’identité de chacun peut alors s’exprimer, elle est reconnue et qualifiée.

La plupart du temps, ces exercices préalables d’échauffements créatifs mettent en exergue le fait qu’il existe différentes expressions de sa créativité (artistique, scientifique, opérationnelle, relationnelle…), différents modes de pensée créative (analogique, combinatoire, associative, onirique,…), différents styles de créativité (clarificateur, idéateur, développeur, réalisateur), différents talents (fluide, flexible, original, élaboratif,…). Et que les processus créatifs collectifs ont besoin de cette richesse de palettes. Ceci permet à chacun de reconnaître sa propre créativité et d’oser dès lors l’exprimer plus librement, chacun trouvant la place où il peut le mieux jouer, tout en reconnaissant la place des autres.

Au cours du processus de créativité qui suit, ils auront l’opportunité de valider cette place. Les uns prenant des leads différents selon les étapes ou le type de technique, pour peu que l’animateur ou facilitateur y soit attentif et sache jouer dessus (de l’importance d’un facilitateur attentif aux personnes et aux processus parallèles et non uniquement axé étapes du processus et contenu, donc doué lui-même de cette intelligence affective).

La technique et la posture systématique de l’Avocat de l’ange, « ce que j’aime dans cette idée c’est… Parce que… et… » constitue une véritable révolution au sein des équipes et des organisations. Instaurant une dynamique de qualification des levains et des principes moteurs de l’idée tout en pouvant y adjoindre des options complémentaires et venant l’embellir. Les auteurs s’en trouvent forcément qualifiés, renforçant ainsi leur motivation à co-créer. Cette approche devient un véritable mode opératoire dans les débriefing, permettant d’arrêter la sempiternelle guerre entre R&D et marketing, entre créatifs d’agence ou stylistes et marketing,…

Les approches de facilitation de type « World Café » permettent de rassembler autour d’une thématique commune des acteurs aux intérêts parfois fort différents (usagers, politiques, experts, opposants, société civile,…) pour co-créer ensemble un projet, un dispositif, une vision qui puisse les rassembler autour d’éléments communs. La première pierre de cette approche se base sur un récit d’expérience personnelle envers le thème, et non sur un échange intellectuel ou d’opinion. Ainsi, comment s’opposer à quelqu’un qui, dans un climat de confiance, vient déposer son expérience significative ? Il ne peut avoir tord ou raison, il a vécu ceci, point barre. Et ce qu’il a vécu sera pris en compte par chacun lors des pierres suivantes, chacun étant appelé à tirer la substantifique moelle de ce qui vient d’être partagé au tour précédent. Les personnes participants à un véritable World Café (attention : il y a des fausses barbes !!) en sortent généralement bouleversées elles-mêmes dans leurs convictions de départ et avec un fort sentiment d’appartenance à un collectif qui a réussi à générer un climat de confiance. Et également avec le sentiment d’avoir pleinement sa place dans ce collectif. Dans un des groupes que j’animais récemment auprès d’une équipe dynamique, compétente mais joueuse (ludique mais aussi cynique), les participants déclaraient ne jamais s’être parlés ainsi, de façon si authentique, dans un climat d’écoute, de confiance, de partage, de sérénité. Et ce moment a modifié le climat du groupe dans un sens éminemment constructif pendant toute la journée.

Je viens de valider ceci pour moi-même. Devant co-construire une formation avec des personnes que je connaissais peu, nous avons commencé notre travail par un partage de ce qui nous motivait à choisir ce thème. Nous avançons, nous avançons, puis, nous restons coincés un moment sur un des aspects de notre tâche d’élaboration, chacun avec sa vision, sans réussir à trouver le fil rouge. Le temps nous pressant quelque peu, je tente d’accélérer avec une approche plus structurée et directive. Une des personnes du groupe dit alors : « je ne sais ce qui se passe, je n’arrive plus à trouver du plaisir dans ce que nous sommes en train de faire. Je me sens sous pression et cela me paralyse, je n’arrive plus à penser. J’aimerais savoir où chacun de vous en est ».  Les 3 autres membres du groupe s’expriment alors chacun à leur tour, moi y compris, dans un vrai partage affectif sur notre ressenti à ce moment même. Il se passe alors un miracle : une fois ce tour de table fait, nous retrouvons le lien, la complicité du départ et le nœud se dénoue. Dans les 10 minutes restantes, le fil rouge apparaît et nous finissons à temps dans une grande satisfaction.

A l’issue d’une formation à la créativité, voire à une formation appliquant les principes d’une pédagogie créative quel que soit le thème, à l’issue d’une recherche créative, nombre de participants ont l’impression d’avoir vécu une parenthèse de bien-être, de confiance en eux, de qualité de partage et de qualité de production jamais vécus ! Certains redoutent parfois le retour à la dure réalité d’un climat malsain. A nous de leur donner le courage pour qu’ils puissent être des agents de ces transformations de climat là où ils agissent quotidiennement.

J’ai comme client un groupe qui a en son sein des collaborateurs de grande compétence. Qui plus est, ils travaillent sur des projets fort intéressants ce qui est une source de motivation certaine, et ils sont bien payés. Pourtant, leurs collaborateurs ne sont pas très heureux : certains souffrent de burn-out, d’autres démissionnent au bout de 3 – 4 ans, les femmes ne reviennent pas de congé maladie… La faille? Un univers humainement toxique : cet incroyable pression sur les chiffres à court terme, avec son lot de compétition interne, d’individualisme forcené, avec peu de travail en équipe, de manque de reconnaissance,… Quel gâchis!

Ainsi on voit que les processus de créativité ont bien d’autres vertus que de renforcer la productivité des réunions, des recherches d’idées, des formations. Elles sont également un merveilleux apprentissage d’un fonctionnement collectif sain, vivant, dans une intelligence collective à la fois créative et affective.

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