La zone bleue des idées

 

J’ai longtemps appelé « zone bleue » la zone d’émergence des idées en référence à la « note bleue » du jazz (la blue note).

Par zone d’émergence, je désigne l’espace qui va de la vague idée à peine émergée des limbes de l’imaginaire, encore à demi noyée dans les franges de la conscience (« fringe consciousness », comme le dit Wallas), cette idée fragile des moments du réveil que l’on appelle aussi l’état hypnagogique, jusqu’à l’idée « fixée » comme le dit Ribot, c’est-à-dire prononcée à haute voix ou plus encore écrite sur un post it.

Je comparais jusqu’ici cet espace à la note bleue du jazz et je ne renie pas cette analogie. La note bleue est celle qui donne la coloration particulière à la musique de jazz et qui donne son nom au « blues ».

Son origine est liée à la naissance du jazz, musique afro-américaine où les esclaves africains ont spontanément associé la structure pentatonique de la musique africaine (l’espace de l’octave de do à do est divisé en 5 tons) alors que la structure de la musique occidentale, notamment depuis Jean Sébastien est divisée en 6 tons ou 12 demi-tons. Cet impossible fusion harmonique se traduit par une note transitionnelle, compromis créatif comme un glissement impressionniste. Techniquement, la note bleue c’est « la quarte augmentée de la tonalité principale du morceau agrémentée d’un effet d’ajustement vers l’aigu ». « Note typique du blues, la tierce qui voyage de la tierce mineure vers la tierce majeure (plus proche de la tierce mineure) ; la quinte tirant vers la quinte diminuée et la 7 e mineure tirant vers la 6 e , tentent d’imiter la complainte du chanteur ».

Si j’ai comparé l’émergence des idées à cet espace bleu, c’est que pour moi l’idée naissante possède ce caractère de compromis entre l’imaginaire et la réalité. Elle a encore un pied dans un univers qui a son propre langage, celui des nuages en mouvement ou des reflets
dans l’eau et elle tend les bras vers l’univers solide où les choses ont une forme, tiennent debout et parlent à haute voix. L’idée naissante est « transitionnelle » au sens de Winnicott. Elle n’est encore nulle part, prête à repartir vers l’informel de l’oubli, comme les rêves du
matin, ou prête à se jeter à corps perdu dans la confrontation avec les autres. Elle est « bleue » parce qu’elle est une métèque de l’intelligence.

Il se trouve que ce matin, j’ai entendu sur France Musique une autre origine de l’expression note bleue.

C’est Georges Sand, paraît-il, qui la première a utilisé cette expression en référence à la musique de Chopin. Je n’ai pas pu noter le texte de la citation mais elle faisait référence à la lumière. La musique de Chopin, disait-elle en substance, est « bleue », comme une lumière de la nuit ou une nuit éclairée, genre d’oxymore qui définit un espace intermédiaire, un genre de nulle part entre nuit et jour.

Je les imagine tous les deux le soir dans la Chartreuse des Baléares où Chopin a composé le prélude à la goutte d’eau, avec ce la bémol qui tombe comme une goutte sur les tuiles, supplice chinois d’une répétition qui entraîne le rythme alpha vers des Abymes interminables.

L’explication de ce sentiment étrange tient paraît-il à l’usage par Chopin du rubato. Le rubato est un très léger ralentissement que l’on fait en jouant pour casser le temps. Le mot tire son origine d’un mot italien qui veut dire voler, dérober. En jouant rubato, on triche, on
vole le temps. L’esprit suit la cadence, intériorise un métronome qui mesure le temps comme un battement de cœur. Et voilà que subitement, imperceptiblement, il y a un léger flottement dans le temps, on suspend le temps, on le ralentit ou on l’accélère. Pas trop, bien entendu, parce que l’on tomberait dans des effets de music-hall. Mais à peine. Il faut deviner le rubato, il faut « le sentir ».

Alors que la note bleue du jazz est un léger flottement dans l’espace harmonique ; ici il s’agit d’un léger flottement dans l’espace-temps qui donne cette coloration « bleue » à la musique et fait glisser les sons sur un prisme.

Espace des sons ou espace du temps, peu importe. Dans un cas comme dans l’autre, on est dans le flou, dans l’incertain, le vague et peut-être le vague à l’âme. On n’est pas dans un ordre, ni dans un autre, on n’est pas non plus dans l’ordre ou le désordre. On est dans le lieu
de la création.

Fermez les yeux, ne respirez plus. Laissez-vous vibrer comme l’âme d’un métal, osez le rubato, vous êtes dans le bleu.

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