« Notre cerveau est un cirque où conversent un auguste et un clown blanc »

Revue « Philosophie magazine » d’octobre 2019, page 73. Alan Turing vu par Mark Alizart : « Pour Turing la pensée fonctionne comme une bombe atomique ».

Le secret pour produire des idées

Telle est la métaphore qu’utilise le philosophe Mark Alisart dans ses commentaires sur la pensée d’Alan Turing, le génial inventeur de la machine qui a préfiguré l’ordinateur.  Cette image est la conclusion d’un article sur le fonctionnement de la pensée (et notamment de la pensée créative) où Turing oppose deux facultés de la raison qu’il appelle « l’intuition » et « l »ingéniosité », ce qui n’est pas sans rappeler la distinction que faisait Pascal entre et « l’esprit de finesse » et « l’esprit de géométrie ».

Dans notre langage, nous dirions que cette opposition correspond à l’opposition habituelle que nous décrivons entre « l’imaginaire » et « la réalité » ou bien, d’une manière globale,  entre « la créativité » et « la mise en œuvre des processus de l’innovation ».

« L’activité de l’intuition, écrit Alan Turing, est « l’activité qui consiste à produire des jugements spontanés qui ne sont pas le résultat de chaînes conscientes de raisonnement. »

« L’exercice de l’ingéniosité consiste à aider l’intuition par des arrangements adéquats de propositions et peut-être par des figures géométriques ou des dessins. »

« L’ingéniosité n’est rien sans l’intuition, qui creuse des démonstrations jusqu’à l’impasse où un saut se révèle nécessaire. C’est comme si l’une appelait l’autre en permanence, comme si elles étaient deux revers d’une même surface, d’un anneau de Moebius. »

La naissance des idées

Turing s’intéresse à la manière de passer d’une surface à l’autre : à quel endroit se trouve le point de jonction ? Nous savons que ce point de jonction est l’endroit précis où naissent les idées.

« Penser (nous dirions dans notre langage, créer, apporter du nouveau), est le résultat d’une joute entre deux facultés. « L’intuition » doit produire en permanence des jugements absurdes, des hypothèses arbitraires, des raisonnements irrationnels qui vont produire la matière première de ce qui va être donné à tester, à éprouver et à développer par « l’ingéniosité ».
D’où la conclusion : « Notre cerveau est un cirque où conversent un auguste et un clown blanc ». »

Le nom d’un philosophe vient à l’esprit en pensant à ce que Turing fabrique dans ces années – là, note l’auteur de cet article, ce philosophe c’est Hegel, l’inventeur de la dialectique. Pour Turing comme pour Hegel, tout est dialectique, tout naît de la confrontation. Tout est « concept, « tout est idée ».

« La pensée n’est pas qu’une faculté humaine c’est véritablement une propriété des choses. »
De la même manière que pour nous, la créativité n’est pas qu’une aptitude, mais avant tout un processus mécanique.

« Il existe une seconde universalité de la machine de Turing : l’universalité du phénomène computationnel ».
De la même manière, pour nous il existe une universalité du processus créatif : c’est le phénomène de « connexion », « de croisement ». Dans le domaine de la recherche d’idées, le créatif balaye en même temps deux ensembles contradictoires et opposés :

– D’une part, le stock chaotique produit en divergence, (le stock de l’Auguste), la constellation de « morceaux d’idées », des dessins, de stimuli, qui noircissent les murs, ainsi que toutes ces associations incohérentes qui flottent dans la tête,
– Et, d’autre part, (le stock du clown blanc), les questions du problème de départ avec leurs contraintes lancinantes.

Entre les deux il cherche à établir une rencontre, un rapprochement jusqu’à l’émergence d’une idée « nouvelle et adaptée ».

La relation entre l’imaginaire et la réalité n’est pas une relation linéaire, c’est une relation « dialectique »

Pour parler comme Edgar Morin, on pourrait dire qu’il s’agit d’une relation « dialogique ». La « dialogique » selon lui est « l’unité complexe entre deux logiques, concurrentes et antagonistes, qui se nourrissent l’une de l’autre, mais aussi se complètent et se combattent ». C’est cet antagonisme, cette relation conflictuelle qui demeure la force motrice des phénomènes complexes du type du phénomène de la création.

En résumé, la pensée, comme la créativité, constituent un art des connections.

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