Le voyage : école de créativité

 

Le fils d’une amie consultante, parti étudier à l’âge de 18 ans au Québec, revient 4 ans après avec un diplôme de journaliste. Il cherche désespérément du travail mais… «  votre diplôme ne vaut rien ici ! », s’entend-il régulièrement dire !

Un autre jeune revient de 5 années passées au Japon où il a passé un doctorat en sciences de l’éducation.  6 mois après, aucune piste de travail. Il se voit donc contraint d’accepter une offre de travail au Japon, lui qui rêvait de faire un beau retour en France, avec des portes grandes ouvertes !

La fille d’une amie revient d’un séjour d’1 an en Inde, voyage effectué seule – Elle aussi, un mal fou à trouver des employeurs qui lui fassent confiance !

Une voisine, ayant arrêté ses études très tôt, a entrepris pendant 2 ans un tour du monde en solitaire à vélo – De retour, elle n’a pu trouver qu’un job de coursier cycliste alors qu’elle rêvait d’intégrer des équipes éducatives auprès de jeunes.

Pour d’autres, cela peut être des remarques telles que :
« Vous accordez donc énormément d’importance aux vacances ! »
«  Je suppose que vous avez déjà envie de repartir… »
«  Pourquoi parler de vos voyages, vous aimez frimer ? »

Certains voyageurs en viennent à préférer laisser un trou dans leur CV plutôt que d’y affirmer leur période de voyage.

Devant cette absolue non-reconnaissance, ces jeunes finissent par n’avoir qu’une envie : quitter la France ! Et sont prêts à braver toutes les tracasseries administratives liées à l’expatriation pour aller dans un pays où on les reconnaît. Quel gâchis !!

Je pensais naïvement que la société française s’était ouverte depuis 30 ans, date à laquelle je suis moi-même revenue d’une année sabbatique passée aux USA et où j’eus à encaisser les remarques de maints employeurs potentiels  telles que :
« Alors comme ça, vous avez quitté votre travail pour « vivre une expérience » ? cela n’est pas un gage de stabilité ! » – Je n’en revenais pas – D’autant que mes amis américains m’avaient chauffée à bloc en me disant que, grâce à mon séjour , les portes allaient s’ouvrir en grand, comme c’est le cas chez eux.

Le voyageur est souvent suspect en France. Et pourtant…

L’évolution de l’humanité est née du voyage – Notre instinct d’exploration porté par l’appel de nouveaux horizons, que ce soit se déplacer pour partir à la recherche de nourriture, de nouveaux troupeaux, de nouveaux pâturages et… de nouvelles richesses ou que ce soit dans un attrait/besoin d’aller vers l’inconnu, a forgé en nous notre capacité d’adaptation dans notre relation à l’environnement. Nous sommes nés pour explorer, rechercher l’inconnu, découvrir ce que l’on ne connaît pas encore.

Toutes les traditions humaines font du voyage une étape initiatique permettant le passage à l’âge adulte. Un des plus anciens mythes est celui des Argonautes à la quête de la Toison d’or, permettant à Jason, jeune adolescent avec une seule sandale, de revenir de ce voyage insensé en adulte pouvant prétendre au trône. On peut mentionner aussi l’épopée de Gilgamesh et sa quête de la plante de jouvence ; la quête du graal, du calice sacré, de la corne d’abondance… Joseph Campbell a développé fort bien les 5 étapes du voyage du héros (Voir l’article de Robert Dilts sur le voyage du héros).

  1. L’appel à l’aventure, que le héros accepte ou bien refuse dans un premier temps.
  2. Une série d’épreuves.
  3. Un objectif atteint, donnant au héros un nouveau savoir.
  4. Le retour dans le monde ordinaire.
  5. L’utilisation du savoir acquis pour améliorer le monde.

Aujourd’hui encore, ce thème ne cesse d’être fort inspirant tant dans toutes nos productions culturelles, que ce soient des road movies (Into the wild, Thelma et Louise, Danse avec les loups, Mange, prie, aime, ..), des récits d’aventure (Indiana Jones) ou des récits sur l’expérience Erasmus tels le film L‘auberge espagnole.

Ainsi donc le voyage reste un profond stimulant de notre imaginaire, de notre besoin d’évasion, de nos besoins d’identification à des « héros ».

Sortons des mythes, légendes et histoires, et regardons en quoi le voyage ou le séjour à l’étranger sont une école de créativité ?

La biographie de nos grands philosophes, chercheurs, montre que ce furent de grands voyageurs et comment leurs voyages ont été des passages décisifs dans la construction de leur pensée :
Platon navigue sur la Méditerranée, et de sa rencontre avec les tyrans de Syracuse, il retiendra que « le savoir ne peut soumettre la force et qu’il est difficile au philosophe d’être roi ».
Descartes parcourt l’Europe à cheval et explore «  le grand livre du monde »  – Il y a fait l’expérience du doute et du relatif.
Nietzsche prend le train pour visiter l’Europe, notamment en Méditerranée et revient avec son œuvre Ainsi parlait Zarathoustra.
Alexis de Tocqueville  part pour les Etats-Unis en quête de comprendre ce que pourrait être l’homme démocratique.
Montaigne écrira ses « Essais » suite à ses voyages en Italie, Allemagne, Autriche, Suisse, habité par le doute méthodique, la tolérance, s’attaquant à tous les dogmatismes et surtout se questionnant toujours lui-même sur ses certitudes « Que sais-je ? ».
Henry Thoreau après un long séjour en forêt invente le concept de désobéissance civile.
Bergson se rend régulièrement en Angleterre et en Amérique – Il en revient en prônant la nécessité de la « mobilité académique » tant des enseignants que des étudiants :

« Comment et par qui se fera ce rapprochement (entre les peuples), si ce n’est avant tout par la jeunesse qui n’a pas de parti pris ni d’idée préconçue, dont l’âme est généreuse ? Quand un jeune homme est allé passer un an ou deux dans une université étrangère, il en rapporte des souvenirs qui l’imprègneront pendant sa vie entière et surtout il laisse derrière lui de ces amitiés comme on n’en forme que pendant la jeunesse et qui demeurent pour la vie. Il acquiert la compréhension de la nation dans laquelle il a vécu et, par l’étude de sa littérature, il pénètre dans les âmes. Il rentre chez lui avec ces souvenirs, ces amitiés, et il devient un centre de propagation de la compréhension et de la sympathie pour le peuple chez lequel il s’est arrêté ».

Ce ne sont que quelques exemples : je ne peux ici être exhaustive.

Quelles sont les compétences que l’on acquiert dans le voyage ou dans le séjour à l’étranger ?

  • Organisation, anticipation, gestion du temps :

Le voyage comme projet, nécessitant une préparation, des repérages, une priorisation, une prise en compte de contraintes de temps, de distance, de budget, de santé, d’administration…

  • Ouverture d’esprit :

Le voyage nous permet de relativiser nos valeurs, notre éducation, notre culture, nos normes ; Il nous permet une véritable remise en question de notre cadre de références  – Nous oblige à un changement de prisme, nous faisant voir l’autre comme différent de nous, nous permettant pas là-même curiosité, tolérance et empathie. Bien souvent, les clichés, les préconçus sont malmenés. Nous devenons ainsi moins ethno-centrés –  nous réalisons que nous sommes tous des êtres humains avec des envies et des besoins similaires – avons le plus souvent le sentiment de devenir des citoyens du monde.

« Le voyage est fatal aux préjugés, à l’intolérance et l’étroitesse d’esprit » – Mark Twain

  • Connaissance de soi et confiance en soi :

Au contact d’autres cultures, d’autres aspects de vie, se révèlent souvent en nous des aspects méconnus de notre personnalité – Une fois sortis des nos habitudes, on se découvre des ressources nouvelles face à des situations nouvelles.  Le voyage peut être souvent le lieu de situations désagréables, si ce n’est stressantes,  face auxquelles inquiétude,  doute, méfiance, angoisse peuvent venir nous envahir. Nos peurs profondes et nos réactions instinctives sont alors souvent aux commandes – ce qui nous permet de mieux identifier nos limites, ainsi que nos propres ressources de sang froid, de diplomatie, de stratégie, de souplesse – Savoir que l’on est de taille à faire face à des événements déplaisants, à se débrouiller en terrain inconnu augmente forcément notre dose d’estime de soi – Qui plus est, l’échange d’expériences et de connaissances avec des inconnus s’avère parfois très gratifiant. De plus, la confrontation à d’autres dimensions nous fait souvent relativiser nos propres modes de fonctionnement, nos propres choix de vie : le voyage est souvent un moment où on se repose un certain nombre de choix de vie : qu’est-ce qui me fait vraiment envie, qu’est-ce qui est vraiment essentiel pour moi, qu’est ce qui est négociable pour moi ou pas, à quoi suis-je prêt à renoncer ou pas,…

  • Prise de décision, courage et Créativité :

Souvent propulsés dans de nouveaux lieux, avec des nouvelles règles de vie, de nouvelles coutumes, de nouvelles personnalités, faire face aux imprévu est souvent inéluctable dans le voyage – On y maîtrise moins l’ensemble des paramètres, à chaque étape on y avoir à faire à une bonne ou une mauvaise surprise – A chaque instant, il va falloir être réactif, créatif pour contourner ces obstacles, trouver des solutions à des problèmes qui ne s’étaient jamais posés avant, rebondir rapidement aux diverses situations auxquelles nous sommes confrontés, prendre des risques calculés. La personne peu flexible, ancrée dans ses habitudes aura bien du mal à jouir du voyage – Elle devra lâcher prise pour pouvoir faire preuve d’une grande adaptabilité. Qui plus est, le contact avec d’autres cultures nous offre souvent des sources d’inspirations immenses, certaines solutions à des problèmes ayant été résolues différemment. Nous sommes bien là dans un « décadrage créatif » très inspirant. C’est le pouvoir de la pollinisation. « Les cerveaux des individus actifs produisent des neurones supplémentaires afin de prévoir d’autres expériences à venir et pour les traiter efficacement »  – Dr Kempermann, auteur d’une expérience réalisée auprès de souris plongée dans un « environnement enrichi » impliquant de nombreuses opportunités d’apprentissages (source : comment le voyage nous rend plus intelligent)

  • Aptitude à la rencontre humaine :

Malgré la barrière de la langue, il va nous falloir établir des relations avec des inconnus, briser la glace, faire confiance parfois. Comprendre que, pour pouvoir rencontrer l’autre, il est nécessaire d’aller un minimum dans son cadre de références, que c’est faire preuve de reconnaissance et de respect que de tenter de parler ne serait-ce que quelques mots dans sa langue, de se décentrer pour comprendre d’où il parle, d’où il pense, sans jugements à l’emporte pièce, de décoder les codes de communication en usage afin de ne pas commettre d’impairs, de respecter ce qui est tabou dans l’autre culture,…

« Que tous les hommes soient frères est une vérité abstraite tant que je n’ai pas éprouvé une fraternité concrète en face d’un homme en chair et en os », nous enseigne Pascal Bruckner.

  • Curiosité et enrichissement culturel :

Le voyage nous offre un bain culturel évident : il aiguise notre curiosité nous invite à découvrir ou à creuser des éléments tels que l’histoire du pays, son environnement, les liens avec les pays limitrophes, les influences géopolitiques, son fonctionnement économique, ses modes de gouvernance, ses traditions, sa gastronomie, ses mythes… et la place de tout ceci dans le fonctionnement d’aujourd’hui, dans les comportement des habitants,… Et cela engendre de ce fait une remise en perspective de notre propre histoire, nos traditions, nos contextes géopolitiques,…

« Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. » Michel de Montaigne – 1533-1592 – Essais

  • Ambition et humilité :

Le voyage nous aide à avoir une vision plus globale. Notre pays paraît bien souvent tout petit face à des territoires immenses – le poids de l’histoire , les immensités des paysages, les forces de la nature en présence, la foule, les conditions de vie des personnes,… Tout ceci vient bousculer notre vision de la vie – Nous ne sommes qu’un grain de sable – Nos savoir-faire, nos technologies, nos savoirs ne sont pas « universels ». Nous sommes observateurs de difficultés à vivre de certaines populations, de libertés surveillées, de valeurs de sociétés forts différentes. Nous nous rendons compte alors souvent de nos « privilèges » d’ « enfants gâtés ». Nous relativisons nos petits soucis, nos « sécurités ». Nous revenons alors de ces voyages à la fois beaucoup plus humbles quant à notre « place » dans le monde et à la fois galvanisés devant l’ouverture des possibles qui s’offre à nous.

« C’est certain : l’esprit d’aventure et la découverte de l’altérité étendent le sentiment de liberté et ouvrent le champ des possibles, même une fois rentré chez soi » – Solidream p 21

voir aussi l’article d’Isabelle Gilbert : le voyage créatif ou la créativité du voyage

Le voyage serait donc « une invitation à retrouver la vitalité, la créativité, l’élan de l’exploration, de l’aventure d’inventer sa vie en découvrant autrement l’être au monde. » – Hélène-Jeanne Levi Benseft

Il forge ainsi de façon merveilleuse de que Etienne Collignon nomme « une personne apprenante »

En se basant sur ce modèle qu’il a développé,  nous réalisons en quoi il touche profondément les 3 axes et les 12 domaines y afférant :

  •  Altérité : coopération, dialogue, émotion, équilibre de vie
  • Réalisation : créativité, projet, sens, engagement  –
  • Intériorité : capitalisation, métacognition, modélisation, culture systémique

Ce qui passe par Connaissance de soi, Liberté et Action, pour parvenir à Connexion et Empowerment.

Notre frilosité nous perdra.

En ces temps où, plus que jamais, nous avons besoin dans nos organisations et nos gouvernances de personnes apprenantes, proactives, créatives, innovantes, affirmées, d’intra ou d’entrepreneurs, sachant naviguer dans l’interculturel, dans l’interdisciplinarité, dans l’intergénérationnel, nous avons besoin de personnes ayant une expérience du voyage ou ayant vécu à l’étranger.

Pourquoi ne pas imaginer que :

  • tout étudiant puisse bénéficier d’un programme Erasmus
  • tout enseignant se devrait d’aller faire un séjour en mobilité académique
  • tout fonctionnaire bénéficie d’une année sabbatique tous les 15 ans avec un projet à la clef
  • tout manager ait par devers lui un voyage d’un minimum de 6 mois à l’étranger
  • le système des congés solidaires soit davantage valorisé, déployé de façon beaucoup plus générale et de façon plus longue ?

Ce sont des investissements ayant des retour à très forte valeur ajoutée. Il y a bien quelques entreprises ou services d’état qui développent pour leurs managers des « voyages apprenants » –  Mais si peu ! Car oui, le voyage est une véritable école de créativité, d’affirmation de soi, de communication, de courage – une véritable école de vie.

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