Les idées, filles « naturelles » de la complexité ?

Ce qui nous intéresse ce n’est pas seulement la description du processus créatif et les techniques pédagogiques pour le suivre. Il s’agit également de se poser la question de fond : d’où viennent les idées ?

Proposition iconoclaste : et si elles naissaient « toutes seules » par suite du phénomène « d’auto-organisation » ?

Depuis un certain nombre d’années un certain nombre de chercheurs provenant d’origines diverses (philosophes, biologistes, cybernéticiens) ont réfléchi de manière radicalement nouvelle sur la place de l’homme dans le monde. Ils ont débouché sur la notion de complexité. Leurs réflexions s’enchaînent autour du mécanisme d’auto-organisation et à partir de là sur la création des concepts nouveaux.

Parmi eux, je m’appuierai notamment sur les textes de Edgar Morin, à la fois parce qu’il a produit une œuvre monumentale sur ce thème mais aussi parce qu’il fait partie de notre « tribu », celle des sociologues dont nous sommes plus familiers que celle des spécialistes des sciences « froides et dures ». Je commenterai également Henri Atlan (Entre le cristal et la fumée. Le seuil. 1979. Qu’est-ce que l’auto-organisation. Odile Jacob. 2011), dont s’est inspiré Morin, et dont la pensée est centrale dans ce domaine.

A partir d’Edgar Morin : au delà de la complexité.

Edgar Morin, au cours d’une œuvre importante qui s’échelonne sur plusieurs dizaines d’années et se traduit par une série de livres qui s’enchaînent comme les pièces d’un puzzle, ne développe pas seulement une théorie ponctuelle sur un problème précis : il se lance dans une réflexion globale sur la place de l’homme dans le monde.

Le point de départ de Morin est constitué par une réflexion sur l’Ordre et ses relations avec le Désordre. Ce qui pour nous, (toutes proportions gardées), rejoint nos réflexions sur l’alternance entre la logique et l’illogique, donc sur l’alternance entre la divergence et la convergence créative qui en constituent les formes concrètes.

« Le mythe grec avait dissocié le Chaos originaire et le Cosmos où règne la règle et l’ordre. Nous sommes les héritiers de cette pensée dissociante », écrit Morin. « L’idée de chaos est d’abord une idée énergétique qui porte en ses flancs le bouillonnement, la turbulence, le flamboiement. […] Mais la science nouvelle a régénéré et réconcilié à la fois l’idée de Cosmos et l’idée de Chaos. […] L’ordre nait du chaos, fait partie du chaos. Ce bouillonnement est la source même de toute organisation. »

Voici la phrase clé de son discours, le désordre n’est pas seulement une forme de destruction ; « Le désordre est aussi un processus de création … »

Comme le dit Edgar Morin : « il faut poser le problème non plus en alternative d’exclusion entre d’une part le désordre et d’autre part l’ordre mais en termes de liaison ». L’ordre n’est pas l’opposé du désordre, il naît du désordre ; le désordre est un moment de passage obligé pour trouver un nouvel ordre. (Nota : comme pour nous, le chaos de la « divergence » imaginaire est un point de passage obligé pour trouver une solution réaliste).

Tout se passe « entre le cristal et la fumée » comme le dit Atlan à sa manière, symbole d’un compromis entre deux extrêmes : un ordre répétitif parfaitement symétrique dont les cristaux sont le modèle physique classique
et le désordre, une variété infiniment complexe et imprévisible dans ses détails comme celle des formes évanescentes de la fumée ».

Entre les deux, un état mouvant comme cette « flamme de la bougie » que décrit de son côté Bachelard (La flamme d’une chandelle. Presses universitaires de France. 1961). Zone du flou, de l’imprécis, de l’intermédiaire, de la marginalité, zone des idées vagues, naissantes, des idées « entre chien et loup », cet état « transitionnel », cette « fringe consciousness » dont parle  Graham Wallas (The art of Thought. Harcourt Grace. New York. 1926), que nous cherchons à atteindre dans les groupes et que nous appelons également « la zone sensible », qui fait penser en musique à la « note bleue« . Ce processus de transition (de liaison, de fécondation) entre l’Ordre et le Désordre s’intègre dans une réflexion globale sur la notion de « complexité ».

Pour Morin, le leitmotiv de son œuvre débouche sur une conclusion pragmatique, sur une idée-force, celle de l’auto-organisation qu’il emprunte à Henri Atlan et à ses disciples. Morin va puiser dans les théories formelles de l’auto-organisation, en particulier sur ce que l’on appelle le principe d’ordre par le bruit, les éléments d’une théorie qui va s’amplifier au point d’éclater en « visions ».

Henri Atlan et le désordre organisateur.

Qu’appelle-ton « auto-organisation » ? De quoi s’agit-il ?Le terme « auto-organisation » fait référence à un processus dans lequel « l’organisation interne d’un système augmente automatiquement sans être dirigée par une source extérieure ». Exprimé en termes simples, cela veut dire que dans un système « hyper complexe » (comme le sont notamment les systèmes biologiques), quand tout devient complètement « désordonné », incohérent, désorganisé, « chaotique », à partir d’un certain moment, une nouvelle organisation apparaît (un nouvel organisme biologique, un nouvel être vivant, un nouveau virus) :  sans volonté extérieure désignée.

Cela « vient-tout seul ».

D’où vient cette nouvelle organisation ? On ne sait pas. On observe que « ça existe, que « ça marche tout seul ».

A partir d’un certain seuil critique de complexité, de nouvelles propriétés peuvent apparaître dans les systèmes, elles sont dites propriétés « émergentes ». Un phénomène est dit « émergent » lorsqu’on ne pouvait pas prédire son observation à partir de la seule connaissance du système au sein duquel il apparaît mais qu’il devient observable et qu’il va dans le sens d’une organisation nouvelle. On ne comprend rien, on ne sait pas d’où ça vient, mais c’est là !

Notons que les exemples les plus évidents de systèmes auto-organisés sont issus de la physique. C’est d’ailleurs dans ce domaine que le terme est apparu pour la première fois. L’auto-organisation est aussi présente en chimie. Les automates cellulaires (notamment dans la cybernétique) comptent parmi les premiers mécanismes mathématiques proposés pour étudier les systèmes auto-organisés de manière formelle.

On trouve également de nombreux exemples de phénomènes auto-organisés dans d’autres disciplines mais le concept d’auto-organisation est surtout central dans les systèmes biologiques. Déjà en 1959, un biologiste nommé Von Foerster (Self organizing systems, Pergamon. New York. 1960) avait suggéré que l’ordre propre à l’organisation vivante se construit spontanément avec du désordre.

Ces travaux ont été prolongés par Henri Atlan qui note :

« Von Foerster et moi-même…nous avons considéré qu’il existait ce que l’on appelait auparavant du « hasard » considéré comme une source d’erreur, était en fait une source de nouveau« . Ce « hasard » nous l’avons appelé « bruit ». […] Des organisations nouvelles, (biologiques, sociales) au sein de la complexité générale peuvent naître « du bruit ». C’est ce que l’on a appelé  » the order from the noise principle ». […] J’ai donc baptisé la théorie de l’auto organisation « complexité par le bruit. »

Théorème :  De la rencontre entre l’ordre et le désordre (au milieu du « bruit ») naît le principe d’une « auto organisation » qui est une source de création.

La création des idées, peut-elle également être le fruit d’un processus auto-organisé ?

Les évènements « nouveaux », (par exemple, dans certains cas, les idées) ne viendraient pas du hasard, comme on le dit parfois, mais d’un processus mathématique : le principe d’ordre par le bruit qui les fait jaillir du chaos. Nous voyons apparaître de nombreuses concordances entre ces processus devenus apparents aujourd’hui dans le domaine des sciences physiques ou biologiques avec notre champ de réflexion : la créativité, le processus de création des idées nouvelles.

Dans une démarche créative, nous partons également du désordre. Soit le désordre existe déjà dans la tête du chercheur (peut-être parce qu’il est fou, marginal, dérangé ou inspiré ; parce qu’il rêve, parce qu’il a des hallucinations, parce qu’il consomme des drogues), soit nous le créons artificiellement, volontairement, temporairement, par des techniques adaptées à la phase de divergence. (Par exemple nous « cassons le problème », nous l’abordons avec un langage d’enfant, nous le transposons dans le rêve éveillé, nous « dansons le problème », nous le déplaçons avec des techniques projectives, nous l’intégrons dans une identification ; nous rendons « le problème familier, nous jouons avec, nous le transposons avec des objets, des jouets,   nous le transformons en problème insolite », comme le dit Gordon; pour en parler nous « suspendons complètement le jugement », comme dit Osborn. Nous devenons provisoirement « fous », (on nous le reproche parfois !…), nous créons du « bruit » dans l’organisation des faits. Puis nous devons ensuite revenir à l’Ordre, c’est à dire à une proposition cohérente, formulée dans un langage construit pour présenter l’idée nouvelle à celui qui nous a mandaté pour la chercher.

Entre ces deux phases, celle que nous appelons « divergence » et celle que nous appelons « convergence », se trouve la phase centrale de la naissance des idées que nous avons baptisé la phase de « l’émergence », (rejoignant ainsi sans le savoir le langage des sciences complexes). C’est la phase où les idées nouvelles naissent à la suite d’un mécanisme de connexion (de « bissociation », de « synectique », de « croisement »).

Dans certains cas, l’idée nouvelle apparaît à la suite d’une « illumination » comme le dit Poincaré. Mais l’illumination n’est pas un phénomène magique, nous pouvons ensuite le comprendre et retracer l’historique, la mécanique de cette « illumination ». Dans cette mécanique, lorsque l’idée paraît sortie « de nulle part », il est tentant d’attribuer le résultat à un processus « d’auto-organisation » issu spontanément de la complexité. C’est en tout cas notre intuition.

Notre hypothèse est que, dans certain cas, les idées sont des propriétés émergentes d’un système qui apparaissent en vertu d’un processus d’auto-organisation. Elles viennent « toutes seules ».

Certains artistes ont noté ce sentiment d’idées « qui viennent toutes seules ».
« On ressent parfois un sentiment curieux dans un processus de créativité, l’impression que l’idée que l’on vient de formuler « se met à voler de ses propres ailes » et vous échappe comme un enfant devenu grand. Il arrive que les idées donnent l’impression d’avoir une vie autonome. »

« Dès que l’esquisse d’une solution concrète a été formulée, rien ne peut plus l’empêcher d’exister en tant qu’entité séparée de l’esprit qui l’a fait naître ».

De même certains romanciers ont souvent noté que les personnages de leur roman « vivaient leur propre vie » : « Je ne suis pas maître de mes personnages, ils me mènent où ils veulent » disait l’écrivain Thackeray.

« En marchant dans la rue, raconte Borgès, je sens que quelque chose se prépare à prendre possession de moi. Ce quelque chose peut être un conte ou un poème. De loin, je le vois prendre forme, je vois vaguement la fin et son début mais pas le trou noir entre les deux. Ce « milieu » m’est donné graduellement. Je n’interviens pas, je le laisse faire ce qu’il veut. »

« La venue d’une nouvelle idée, observe Graham Wallas, donne parfois l’impression d’un dédoublement comme si elle venait d’ailleurs, comme si le créateur « écoutait l’idée ». »

Sid Parnes (Source book Creative Problem Solving. Creative Education Foundation. New York. 1992), de son côté, évoquant la naissance des idées note : « It is like the cartoon showing Dennis the Menace with folded arms, looking at a painting he is doing on a canvas, and declaring : “I am waiting for an idea to hit me ! » J’attends que l’idée vienne toute seule! 

Quand nous produisons des idées peut-être ne faisons-nous, tout simplement qu’accélérer les processus d’auto-organisation qui succèdent « normalement » au chaos de la complexité, à notre chaos intérieur.

Les idées sont-elles, dans certains cas, les « filles « naturelles » de la complexité », les « filles du bruit » ?
Ne serions-nous simplement dans ce cas que des catalyseurs d’un processus qui nous échappe ?
Sommes-nous seulement des  » accoucheurs d’idées » ?

Si c’est le cas, à nous de créer les meilleures conditions pour cette naissance : le meilleur chaos, puis le meilleur environnement, la meilleure énergie, la meilleure liberté pour les idées qui viennent toutes seules!

RETOUR A L’ACCUEIL